Ils n’attendent pas les premiers effets du déconfinement avant le milieu de cette semaine.

Lors de la première vague de l’épidémie de Covid-19, les médecins généralistes, moins visibles que le personnel hospitalier qui a pris en charge les situations les plus aiguës, se sont eux aussi retrouvés en première ligne. Avec la levée du confinement, le 11 mai, la profession est donc particulièrement attentive aux risques de rebond épidémique.

Entre l’apparition des premiers symptômes de la maladie – généralement de trois à cinq jours, la période d’incubation peut s’étendre jusqu’à quatorze jours –, la consultation et le résultat des tests, ils ne s’attendent pas à percevoir les premiers effets du déconfinement « avant le 20 ou le 21 mai », précise Jacques Battistoni, président de MG France, le premier syndicat de généralistes. « Il ne faudra pas se tranquilliser à bon compte en constatant à la fin de la première semaine qu’il n’y a pas eu de changement », prévient le généraliste d’Ifs (Calvados).

Premier maillon de la chaîne de « traçage »

Les généralistes représentent le premier maillon de la chaîne de « traçage » des personnes malades et de celles ayant été en contact avec ces dernières, mise en place pour empêcher la propagation du virus. Si un patient est testé positif, ils sont invités à en avertir l’Assurance-maladie en remplissant un fichier informatique, baptisé « Contact Covid ». Avec l’accord du patient, le médecin traitant peut y enregistrer les coordonnées des personnes de son entourage en contact rapproché avec lui depuis quarante-huit heures avant l’apparition des symptômes. Le dispositif a démarré mercredi 13 mai, dès la publication du décret d’application au Journal officiel. Les généralistes espèrent ainsi suivre au jour le jour l’évolution de l’épidémie et pouvoir déceler une montée en puissance des cas positifs.

« C’est une grosse différence avec la première vague, où on n’avait pas de visibilité faute de tests », insiste Guilaine Kieffer-Desgrippes, présidente de l’Union régionale des professionnels de santé (URPS) – qui représente les médecins libéraux – du Grand-Est, dont la capacité affichée est de 70 000 tests par jour. Les patients présentant des symptômes typiques de la maladie, mais testés négatifs, n’entrent pas en revanche dans ce système de traçage. « On regrette ce trou dans la raquette, car nos confrères savent aujourd’hui reconnaître un patient Covid, par exemple s’il perd le goût et l’odorat brutalement, poursuit la généraliste strasbourgeoise. On connaît bien la maladie parce qu’on l’a vue en grand nombre dans nos cabinets… »

Depuis le déconfinement, elle et ses confrères du Grand-Est constatent tout juste « un frémissement », en voyant revenir des patients symptomatiques qu’ils ne voyaient plus depuis quinze jours – mais en raison de leur précocité, ne les attribuent pas de façon certaine aux nouvelles conditions de circulation. « En Champagne, l’activité Covid reprend de façon accrue, tandis que dans le Bas-Rhin, le Haut-Rhin et la Moselle, la reprise est plus lente », détaille Guilaine Kieffer-Desgrippes. Dans le Grand-Est, 181 cas positifs ont été enregistrés les 13 et 14 mai dans le fichier Contact Covid ainsi que 450 cas contacts.

Des patients réclament un test sérologique

Dans son dernier bulletin, Santé publique France estime que le nombre de nouveaux patients testés positifs au SARS-CoV-2 ayant consulté un médecin généraliste entre le 4 et le 10 mai est inférieur à 2 950 sur tout le territoire, contre 94 810 au plus fort de la crise, entre les 23 et 29 mars. « Depuis lundi, il n’y a pas vraiment de retour de l’activité Covid, ça a plutôt tendance à être le calme plat, relève Sébastien Bogajewski, administrateur du centre médical Croix-de-Chavaux, à Montreuil (Seine-Saint-Denis). Il y a toujours un flux de personnes diagnostiquées, mais très faible par rapport à ce qu’il a été. »

Les généralistes interrogés observent une autre tendance depuis le début de la semaine : de nombreux patients ayant développé des symptômes de la maladie durant le confinement leur réclament un test sérologique, qui permet de détecter les anticorps produits à la suite d’une infection. « Ils vont être comptabilisés comme des nouveaux cas alors qu’ils n’en sont pas véritablement », souligne Jean-Paul Hamon, président de la Fédération des médecins de France (FMF) et généraliste à Clamart (Hauts-de-Seine), tout en se disant « surpris que peu de Français dans la rue mettent des masques. Les gens baissent la garde trop vite ».

C’est aussi le constat partagé par plusieurs de ses confrèresCertains voient désormais des patients se présenter en consultation sans aucune protection, contrairement aux réflexes pris durant le confinement. « J’en ai même deux qui m’ont dit, lundi : “Ah bon, vous avez encore un masque et une blouse, docteur ?” Parce qu’ils sont libérés du confinement, les gens se croient délivrés du virus, déplore Xavier Marc-Tudor, généraliste à Nantes. Il faut reprendre toute la pédagogie à zéro. » Pour la plupart de ces praticiens, le port du masque devrait être systématique dans l’espace public.

Une vague de pathologies chroniques négligées

Dans les régions classées « vertes », la vigilance est de mise chez les médecins libéraux, qui craignent d’assister à une banalisation du risque. « Notre objectif, c’est de mieux contenir une éventuelle deuxième vague. Mais pour ça, il faut que les mesures de déconfinement soient bien appliquées, résume Maurice Bensoussan, président de l’URPS pour l’Occitanie. Le reconfinement, c’est un risque que personne ne souhaite. » Contrairement aux deux mois qui viennent de s’écouler, les capacités de test sont aujourd’hui présentées comme suffisantes. Pour le département de la Haute-Garonne, par exemple, elle est de 7 000 par jour. « Pour la première semaine et celle qui s’annonce, c’est presque surdimensionné », commente Maurice Bensoussan.

Les médecins généralistes concèdent une autre préoccupation : depuis quelques jours, ils voient déferler dans leurs cabinets une vague de pathologies chroniques négligées durant le confinement. « Si s’ajoute à celle-ci une deuxième vague de cas de Covid, ça va être extrêmement difficile à gérer », estime Jean-Paul Ortiz, président de la Confédération des syndicats médicaux français (CMSF), premier syndicat chez les médecins libéraux. « Les journées sont pleines à nouveau, certains patients n’étaient pas venus depuis trois ou quatre mois, il faut absolument les revoir pour réajuster les traitements et les bilans. Et puis, il y a tous les traumatisés du confinement, des gens qui ont plongé dans l’alcool, la dépression… Je ne vois pas comment on va faire pour gérer potentiellement deux vagues en même temps », abonde Xavier Marc-Tudor, à Nantes.

D’autant que, dans des régions classées en rouge, comme le Grand-Est et l’Ile-de-France, on s’inquiète de nouvelles pénuries de matériel. « On n’est pas prêts, car il nous manque des masques FFP2 et qu’on n’a plus de désinfectant, on s’interroge sur la possibilité de continuer à recevoir les patients, témoigne Sébastien Bogajewski, à Montreuil. On en est à se dire “advienne que pourra”. En Seine-Saint-Denis, on ne tiendra pas, si cette deuxième vague arrive, on est au bord du craquage moral. »

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